mercredi 31 octobre 2018

éditorial 31



n ° 31 – novembre 2018
Publication à périodicité (éventuellement) mensuelle * ISSN 2494-1360
prix : 1 mot
(l'accès et la lecture sont gratuits, mais nous demandons que chaque personne
qui consulte et apprécie cette revue en ligne nous envoie, en échange, au moins un mot)



La question (presque innocente) que je posais dans l'éditorial du dernier numéro a suscité quelques réponses que j'ai plaisir à partager avec vous.

Pierre Andréani, le 02/10/18 : « Vous posez une très amusante question dans votre éditorial. J'espère que vous trouverez cette perle rare. Pour alimenter la réflexion je vous envoie un petit texte de Pablo Neruda, issu de ses mémoires :
… Toutes ces œuvres d'art... Elles sont si nombreuses que le monde ne sait plus où les mettre... Il faut les accrocher hors des maisons... Et tous ces livres... Toutes ces plaquettes... Qui est capable de les lire ?... Si seulement on pouvait les manger... Si dans une crise de voracité nous pouvions en faire des salades, les hacher, les assaisonner... Nous en sommes repus... Nous en avons par-dessus la tête... Le monde nous étouffe sous leur marée... Reverdy me disait : « J'ai demandé à la poste de ne plus me les apporter. Je n'arrivais pas à les ouvrir et la place me manquait. Ils grimpaient le long des murs, j'ai craint une catastrophe, ils allaient s'effondrer sur ma tête... » Vous connaissez tous T.S. Eliot... Avant d'être peintre, de diriger des théâtres et d'écrire des critiques lumineuses, il lisait mes poèmes... Je me sentais flatté... Personne ne les comprenait mieux que lui... Jusqu'au jour où il a commencé à me lire les siens et où j'ai fui, égoïstement, en protestant : « Non, ne lisez rien, ne me lisez rien »... Je me barricadai dans les toilettes mais Eliot, à travers la porte, me lisait des vers... Une tristesse énorme m'envahit... Le poète écossais Fraze était présent... Il me chapitra : « Pourquoi traites-tu Eliot de cette façon ? »... Je lui répondis : « Je ne veux pas perdre mon lecteur. Je l'ai cultivé. Il connaît même les rides de ma poésie... Il a tellement de talent... Il peut peindre... Il peut écrire des essais... Mais je veux le garder, le conserver comme lecteur, l'arroser comme une plante exotique... Tu me comprends, Frazer ? »... Car vraiment, si cela continue, les poètes ne publieront plus que pour d'autres poètes... Chacun sortira sa plaquette de sa poche et la glissera dans la poche de l'autre... son poème... il le laissera dans l'assiette de l'autre... Quevedo, un jour, a bien laissé le sien sous la serviette d'un roi... mais cela en valait la peine... comme ça vaut la peine de laisser la poésie en plein soleil, sur une place... ou que les livres soient écornés, cassés, usés par les doigts d'une foulée de lecteurs anonymes... Mais cette publication entre poètes ne me tente pas, elle ne m'excite pas, elle me pousse simplement à m'embusquer dans la nature, devant un rocher et une vague, loin des maisons d'éditions, du papier imprimé... La poésie a perdu son lien avec le lecteur lointain... Il faut le renouer... Il faut que la poésie marche dans l'obscurité et retrouve le cœur de l'homme, les yeux de la femme, les inconnus dans la rue, ceux qui à une certaine heure crépusculaire ou en pleine nuit étoilée ont besoin d'elle, même s'il s'agit d'un seul vers... Cette visite à l'imprévu vaut tout ce qu'on a parcouru, et lu et appris... Il faut se perdre parmi les inconnus pour qu'ils ramassent soudain ce qui est à nous dans la rue, sur le sable ou au milieu des feuilles qui tombent depuis mille ans dans la même forêt... et qu'ils prennent tendrement l'objet que nous avons fait nôtre... Alors seulement nous serons de véritables poètes... Dans cet objet vivra la poésie... » (Pablo Neruda, J'avoue que j'ai vécu [Confieso que he vivido], Gallimard, 1975, traduit de l'espagnol (Chili) par Claude Couffon, Folio n° 1822, 1987).

Je vous fais part, ensuite, d'un échange entre deux lecteurs/trices, via les commentaires :
« Bonjour, il me semble que, pour la poésie contemporaine, c'est exclusivement un public d'auteurs qui fait vivre le cercle. Et encore, il me semble qu'il y a un flot d'auteurs, comme une submersion, mais combien achètent les livres de leurs contemporains ? Dans ce flot à qui mieux mieux pour apparaître, être édité, combien de véritable voix/voie ? Je ne veux pas être désobligeant mais le simulacre et les faux semblants "en poésie" sont un comble. Enfin il faut de tout, même en poétique. Cordialement, Malo Tardieu ». (06/10/18)
« Bonjour Milo, l'amertume de vos propos m'attriste. Je vois la poésie contemporaine comme un ensemble de fleurs sauvages auxquelles les revues littéraires offrent un espace propice à leur ensemencement. Certaines sont de grandes digitales pourpres, d'autres d'âpres ciguës ou encore de frêles graminées. On m'a nommée un jour "petite consoude". Je connais des orties dont nul ne songerait à faire un bouquet. Pourtant, aucun végétal ne me paraît inutile. Libre à vous de préférer les pelouses tondues et les cultivars devant les monuments historiques (j'aime aussi... la nature est variée). Pardon pour cette métaphore mais il me semble que la Poésie est davantage un état d'esprit qu'une course à la publication et je remercie les directeurs de revues de faire entendre nos voix (même toutes petites), en chorale. Sincèrement, E. Rabu. » (11/10/18)

Enfin, une réaction d'Éric Cuissard (le 21 oct. 2018, par mail) : « [...] des lecteurs non producteurs : Y'en a pas ! Des lecteurs de l'atelier autres que les participants ? Y'en a peu ! ». Au passage, je signale qu'à ce jour personne ne s'est « dénoncé » et je n'ai donc pas eu la joie d'offrir le cadeau que j'avais prévu...  

Par ailleurs, j'ai eu la surprise, le plaisir et la fierté (soyons franc) de voir la revue Lichen saluée dans deux revues de poésie (et non des moindres) : Décharge, dans son n° 171 (www.dechargelarevue.com) et dans le blog de la revue Traction brabant  (http://traction-brabant.blogspot.fr/).

Dans ce numéro de début d'automne : 46 poètes, dont 7 nouveaux/elles, sur 50 pages. On trouvera également des « réponses à... » par Xavier Monloubou, un nouveau-venu (voir le sommaire).

Pour accéder directement au sommaire, c'est ici ; pour obtenir la version .pdf, c'est . Bonne lecture !


Pour Lichen, le directeur de publication, Élisée Bec.

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