Note de lecture

 

Didier Gambert a lu João Luís Barreto Guimarães, Méditerranée [Mediterrâneo], édition bilingue, fédérop, 2019.

 

Les éditions fédérop, auxquelles on doit la publication d’œuvres de troubadours tels que Jaufré Rudel, Bertrand de Born et bien d’autres, viennent de publier, dans la collection Paul Froment, un recueil du poète portugais João Luís Barreto Guimarães, né en 1967. L’auteur fait partie, dans la mesure où il exerce la chirurgie réparatrice, de la « caste » des médecins-poètes, comme l’était Victor Segalen et comme auraient pu l’être Aragon ou André Breton s’ils avaient persévéré dans cette discipline. On apprend, en lisant la quatrième de couverture, qu’il est parfois défini comme « un poète qui opère ».


L’ouvrage, bilingue, propose par conséquent au lecteur de savourer les textes dans les deux langues, celle d’origine et la traduction.


Méditerranée : le titre choisi pour unifier l’ensemble joue, semble-t-il, sur la dimension à la fois géographique et historique, voire mythique, du terme. Le poète, dans des textes d’une grande simplicité, nous livre un ensemble de méditations, d’où l’humour ainsi que l’émotion sont rarement absents. Notons, dès le début, la référence à Spinoza. La célèbre formule : « Deus sive natura » (Dieu ou la nature : Dieu, c’est-à-dire la nature), est en effet choisie pour éclairer le sens du premier poème du recueil.


On peut prendre pour emblème de cette tendance méditative le poème suivant, consacré à un chat : « Les longues après-midi passées par le chat étiré / à méditer (de qui le chat est-il le spectre / c’est au chat / de le révéler). Toute la matinée consacrée à / annuler des mouvements / (une petite feuille sur le sol / l’obstination du vent) toute chose / faisant du bruit ou bougeant avec insistance : / sur son territoire / ça non. / Des ruines alentour. Silence / dans le silence. Le temps même à l’arrêt afin de / donner l’exemple » (p. 45).


De cette petite scène, où le « je » figure en creux, en tant qu’observateur-narrateur, on retiendra le sens de la chose vue, de l’observation méditée. Le poète s’essaie à donner du sens au manège d’un simple chat, animal méditerranéen s’il en est, et l’associe à une quête perpétuelle de silence et d’immobilité, propice à la méditation.


Le « je » est cependant loin d’être absent de cet ensemble de textes, mais il s’agit d’une sorte de « je » désincarné, spiritualisé, méditatif : « Il a duré une seconde le geste / (trace d’un sentiment) je sors / à sa recherche mais le geste / n’est plus là. Sa / danse absente de la surface de l’air / (éthique ou amoral ?) je ne / puis que le deviner. Comment revenir au pathos/ si je ne l’ai jamais eu en mémoire (était-ce / un geste passionné ou / un / geste sans histoire ?) » (p. 15).


Ce « je » est un lecteur de signes, une sorte d’interprète. Là encore la poésie montre qu’elle consacre une grande part de son énergie à exprimer ce que l’on peut nommer « les pensées délicates ». Ici, le poète est à la recherche de la trace que peut laisser sur la terre, ou dans l’espace, ce qu’il y a de plus évanescent : un simple geste. Et qu’est-ce qu’un « geste sans histoire » dans un univers habité par l’Histoire, justement ?


Le poète envisage en effet l’espace méditerranéen dans sa dimension temporelle : cette terre, cette mer ont été le théâtre premier de l’histoire de l’Europe, de sa pensée et de ses arts. Comme l’air s’avère incapable de retenir la trace d’un simple geste, qu’en est-il de l’élément labile qu’est l’eau, où glissèrent les navires et que battirent les rames ? « […] Au tour à présent / de la mer de nous toucher (la / mer intérieure primitive / le bouillon matriciel) / hier fendue par des rames depuis la Phénicie jusqu’à / Carthage. Elle est ici la mer d’Ulysse (celle / que Xerxès a flagellée) une mer qui / n’appartient pas au passé / (parce que le passé est présent) où / le temps passe lentement car toujours remis à plus tard / comme les chats dans les ruines (tuant / le temps / avec du temps) frappant de la queue des ennemis / imaginaires » (p. 57). Les traces ont disparu de l’air et de l’élément liquide, le temps est chose immatérielle, un rêve abandonné à la queue des chats.


Ceci étant dit, des noms célèbres parcourent le recueil : Ulysse, Xerxès, Archimède, César, Tibère, Castor et Pollux, etc. Il s’agit bien de mettre en perspective l’espace méditerranéen.


Cela conduit parfois à des réflexions amusantes : « Ce / fut certainement un parfum. L’un des / plus décolletés / (généreux / triomphaux) qui retarda Ulysse sur son / retour à Ithaque. De ces parfums symétriques / (orgueilleux / décidés) qui obligent le regard / à se tourner. Ce ne peut être que cela (ce / fut certainement un parfum) / un parfum comme celui-là consentait / presque tout » (p. 25). Façon plaisante d’expliquer le temps passé par Ulysse auprès de Calypso : l’oubli de Pénélope causé par un parfum, un simple parfum… 


Toutefois, l’auteur a choisi d’embrasser l’univers méditerranéen dans son ensemble : le monde grec se mêle à celui qu’a mis en place l’Hégire, l’histoire confuse des siècles qui se succèdent : les « Églises d’Europe » montrent comment les styles s’imbriquent les uns dans les autres : « […] Les murs ont ajouté / les leçons d’architecture (Gothique / sur Roman / Baroque sur Renaissant) donnant vie / à la langue morte dans laquelle ils / priaient. […] » (p. 63). On parvient peu à peu, dans cette tour de Babel historique, faite d’empilements successifs, à l’époque contemporaine : « J’aime voir / des hiéroglyphes dans les traces des mouettes. / […] Je distingue la douleur / de ceux qui perdent de la perte totale de douleur. J’aime / sentir la musique tout autour de ma vie. / Je n’aime pas la Méditerranée / transformée en cimetière. / Je préfère le fond de l’âme aux fonds / d’investissement. Je distingue la liquidité des banques / de la liquidité de tes yeux. […] » (p. 97. « Un Pepsi ça ira ? »). 


Le poète a ainsi rejoint les drames de l’époque présente, auxquels nous assistons trop souvent impuissants. Il va même jusqu’à esquisser une forme de diatribe à l’encontre d’un personnel politique, insuffisant ou médiocre : « Dans quelle langue coule un fleuve quand / il traverse la frontière ? Une / lamproie hésite entre les rives du Minho / […] À Garda elle répond à son nom galicien (du / côté gauche à Caminha elle prend / son nom portugais) / la lampreabilingue est comme certains politiques / (tournant à gauche ou à droite selon / le fil du courant). La lamproie-politique le fait / toujours en douce – / elle prend ses jambes à son cou en voyant son nom trompeur / sous les feux / d’un menu » (p. 93). Ou encore : « Il / n’a pas été difficile à Lopes de se hisser au pouvoir / (car Lopes est petit et / pour monter plus haut il suffit d’être tout petit. Celui qui / par nature est grand ne sera jamais le premier (Lopes lui : il l’emporte toujours / même quand il est pourri). […] » (p. 91, « M. Lopes et le pouvoir »).


Sans le dire, sans que le recueil prenne l’allure d’un texte explicitement engagé, le poète nous montre qu’il n’est en rien indifférent aux drames dont l’espace méditerranéen est l’épicentre : « Un / troupeau de chrétiens dans la ville des hébreux – / ils voulaient seulement toucher les fentes / dans la pierre du Mur (envoyer / par l’entremise de leur Dieu un message / à notre Dieu). Dès l’entrée de la place / un soldat israélien a cherché si nous possédions / l’arme d'où nous aurions pu extraire la / Mort ou / le Mal. Rien de plus superflu. Ne savait-il pas ce / militaire qui veillait sur le divin que / soit ce Dieu-là est le même soit / il n’y a pas (du tout) / de Dieu ? » (p. 49). Poème ambigu dans la mesure où l’on peine à identifier l’origine de la voix. Qui parle ici, dans ce « nous » ?


Pour finir, la profession de l’auteur, praticien en chirurgie réparatrice, apparaît dans au moins trois poèmes. L’un se donne à lire comme une réplique à la Leçon d’anatomie du docteur Tulpde Rembrandt (1632), ce qui est une façon, le recueil se permettant un détour par la Hollande, de réaliser une espèce de mise en abyme, et, pour le poète, de s’inclure par le biais de sa profession, dans cette longue histoire du continent européen dont la Méditerranée constitue l’épicentre (« La leçon d’anatomie du Professeur Karl Breuing », p. 81). On notera un poème consacré aux « perruques des dames en chimiothérapie » (p. 79) où la métonymie permet d’évoquer, tout en pudeur, le drame humain présenté ici. De même, une opération pratiquée par l’auteur, est l’occasion d’un moment de trouble provoqué par la présence, et la proximité de la collègue du poète-praticien (« Confession à Hippocrate de Cos », p. 31).


Il s’agit donc d’un recueil d’une grande diversité, d’une grande richesse, le tout sous l’apparence de la plus grande simplicité, et qu’on lira avec grand plaisir.

 

Didier Gambert

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