Carte postale

Partir, même au bout du monde, sans emporter de livre m’est impensable. Mais que choisir d’emmener ? C’est la sempiternelle question de l’île déserte… La réponse est venue, immédiate : Giono. Et en relisant Giono, en Thaïlande puis au Vietnam, je tombe sur ce passage — ôde au lichen. Je ne pouvais tout de même pas garder cela pour moi…


« — Regarde, dit Toussaint. On dirait un grand pays. Tu vois ces taches vertes avec leur encerclage noir, là ces plaines rousses avec la petite ligne brune qui sépare les champs. Des mers, des fleuves, des océans avec leur couleur et leur forme. Et c’est une pierre que tu as dans ta main. Toutes ces taches de couleur, sais-tu ce que c’est ? C’est un petit lichen vieux comme le monde, vivant depuis que le monde est monde, toujours vivant et qui n’est pas arrivé encore à son temps de floraison. Un de nos arbres, en quatre coups de saison, ça fait sa fleur et ça la perd. Compte. Depuis deux mille ans. Quelle confiance ! Et c’est gros comme un poil de mouche, et ça se dit : j’ai le temps. Peut-être que, si on regardait le monde de haut, ça serait pareil et on se dirait aussi : quelle confiance ! Voilà mon jeu. »

(Jean Giono, Le chant du monde, Gallimard, 1934, Folio n° 872, 1971, 2016, p. 154).





Photo : lichen sur bonsaï, pépinière sur une des petites îles du Delta du Mékong, entre Cai Bè et Vinh Long.


Élisée Bec


Élisée Bec n’est pas poète, mais il les aime et il les lit (et en publie un certain nombre dans sa revue de poésie en ligne Lichen). Que deviendraient les poètes si personne ne les lisait ? Il n’est pas photographe non plus, mais il lui arrive d’appuyer sur un bouton d’appareil photographique quand il ne sait pas quoi faire d’autre.

 


8 commentaires:

  1. Le hasard! un drôle de cas! Dieu n'existe pas, mais ses Anges ont des ailes.

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  2. Beau rapprochement entre le texte et l'image, belle carte postale !

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  3. Un rappel du si beau langage de Giono, et de la force d'un simple et superbe lichen...

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  4. quelle belle composition... ni poétique ni photographique, juste inspirée !

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  5. Quelle confiance dans le temps, dans la vie qui va à son rythme. Merci pour cet écho.

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  6. C'est bien un poète qui peut s'intéresser à des choses insignifiantes aux yeux des autres.
    Merci pour l'extrait de Giono.

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