de Didier Gambert
Gérard Leyzieux, T’empresse, Tarmac, septembre 2025, 64 p., 15€
En toute discrétion, comme à l’écart des tumultes du monde, ainsi qu’avec ce qu’on devine d’une grande modestie, comme s’il ne ressentait pas les atteintes d’un « moi tapageur » propre au poète, sans être accompagné d’une séquelle de followers à entretenir et à satisfaire sur les réseaux électroniques, Gérard Leyzieux poursuit l’édification patiente d’une œuvre de poésie commencée chez Michel Chevalier (Stellamaris), poursuivie désormais auprès de Jean-Claude Goiri (Tarmac), deux éditeurs qui l’ont chaleureusement accueilli. Ce sont ainsi pas moins de treize courts recueils – ainsi que quatre romans – qui ont vu le jour depuis 2018. Par ailleurs, il a publié, certains s’en souviendront, de nombreux textes dans les pages de Lichen.
L’année écoulée a été faste pour lui. Trois titres viennent de paraître chez Tarmac : Tout en tremble, Je(u) d’avatars, ainsi que T’empresse dont il est question ici.
Gérard Leyzieux a développé au cours de ces quelques annnées une écriture singulière, qui lui est propre, assurément, marquée par la suppression fréquente de l’article avant le nom, par l’effacement du sujet, du « je », du « moi », au profit d’une forme de perception pure, et par la présence de jeux portant sur la matière même du langage, des mots, comme s’il inventait ce faisant une nouvelle langue, ou une langue nouvelle, espoir et Graal de tout poète.
Avec T’empresse il met en évidence la dimension poéticienne – mais ce mot ne doit affoler personne – de sa démarche.
Alors que le thème du temps, du temps qui passe, du temps qui presse, qui invite à penser au fameux memento mori, pourrait conduire à une forme de lamento, Gérard Leyzieux donne le sentiment de s’abstraire d’un « je » qui pourrait constituer un bien encombrant personnage, pour s’en tenir à l’énoncé de considérations presque détachées.
L’illustration de couverture, réalisée par Mariana Paceag, donne à voir un décor crépusculaire, de fin d’un monde, – de passage au néant ? On pense au mot allemand Untergang…
« Insensible, froid et muet / Un trou noir dans le vent / Un trou transparent dans la journée / Un trou s’agrandit, tenace et affamé / Ingurgiter du vivant / Déglutir du mouvant » (p. 40).
Voici un texte qui pourrait résumer le recueil : il s’agit en effet avec T’empresse, du moins en a-t-on l’impression, d’une marche au gouffre (comme on a pu parler ailleurs de marche au supplice), au trou noir, d’une progression incessante, obstinée, dont Gérard Leyzieux se fait le chroniqueur. Il décrit en effet un processus : le passage, l’écoulement du temps, qui est mort et naissance. Une telle évocation pourrait susciter l’épouvante, mais on sent que le poète, en dépit de l’atroce vision, accepte le sentiment de la finitude avec une sorte de sérénité pensive. Comment pourrait-il en être autrement ?
Et les remarques s’enchaînent, toutes signifiantes :
« Petit d’avant devenu aujourd’hui grand » (p. 45).
« Cette heure-là nous transperce de sa flèche / Le son s’écoule rouge à l’horizon / pendant que se déroule le tapis du temps […] Et la flèche aiguisée du vent / T’attend » (p. 52).
On pense, en lisant ces derniers vers au vulnerant omnes ultima necat des cadrans solaires. Gérard Leyzieux fait en effet cohabiter la réflexion moraliste, voire philosophique, avec l’écriture poétique :
« Les bruits d’éternité t’emplissent d’inconnu / Inexorablement t’entraînant vers toi / T’emportent alors les ans incertains / Dans l’amalgame de sonorités tempétueuses » (p. 4).
Cet extrait, issu du poème liminaire, donne un peu le ton du recueil : on croit déceler dans l’écriture de Gérard Leyzieux, sans esbroufe, comme une solennité de cathédrale : la gravité du sujet impose une langue intemporelle, dont la puissance a quelque chose d’un phénomène naturel, cours d’eau ou fleuve aux vastes échos : le lecteur est pris, entraîné dans le fleuve du temps :
Au-delà des monts et des vallées
Les points cardinaux s’unissent
Et lient la vie en des corps transitoires
Les espaces animent ce temps illusoire
Dans tout regard ces trous de mémoire
Où l’histoire effeuille le geste humain (p. 5).
Il y a quelque chose de baudelairien dans le premier vers. Gérard Leyzieux, témoin d’un monde qui se fait et se défait, nous invite en fin de compte à une méditation poétique.
Né en 1963, Didier Gambert est spécialiste de littérature du XVIIIe (thèse soutenue en 2008, publiée en 2012 chez Champion) et a publié quelques ouvrages dans ce domaine. Il a d’abord pratiqué l’écriture poétique de manière intermittente, puis de façon très régulière ces dernières années. Certains de ses textes ont illustré une exposition de photographies de Bérénice Delvert, intitulée Métaphysique de l’Océan (La Grange aux arts, Champniers, près d’Angoulême). Présent, en tant que poète, dans les n° 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 43, 45, 47, 49, 50, 51, 59, 60, 61 et 62 et en tant que critique dans les n° 52, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 67, 68, 70, 74, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 84, 88, 89, 90, 91, 92, 93, 94, 95, 96, 97, 98, 99, 100, 101, 103, 106, 107, 108, 110, 111, 112 et 113 de Lichen.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire