Entretien avec un poète

par Nadège Cheref






Colette Daviles-Estinès

 

 

 

 

 

 Photo de Kin Jourdan

 

 

La première fois que j’ai lu les poèmes de Colette, non seulement je les ai trouvé magnifiques mais ils m’ont profondément émus, il y a eu ce moment figé où l’on se dit qu’on a lu de la grande poésie. Sa sensibilité m’a parlée et m’a habitée.
La poésie de Colette serait les yeux du monde, la beauté, la force de nos émotions et l’amour de la vie. Elle est une femme combative, talentueusement humble et d’un humour irrésistible, reflet de sa lucidité et de son intelligence. Je lui exprime toute mon affection.

 

 

 

Présentation

Née au Vietnam, grandie en Afrique, Colette Daviles-Estinès a été longtemps paysanne.
Nombre de ses textes ont été publiés à La Barbacane, Le Capital des Mots, La Cause littéraire, Cabaret, Un certain regard, Revue 17 secondes, Ce qui reste, Paysages écrits, Le Journal des poètes, Écrit(s) du Nord, Nouveaux délits, Comme en poésie, Verso, Lichen, La Toile de l'un..





Entretien

 

Nadège Cheref : Chère Colette, tu écris depuis toujours… Te rappelles-tu de la naissance de tes premiers écrits ? Pourquoi d’après toi, enfant ou adolescente, ton instinct t’a poussé vers la poésie ?

Colette Daviles-Estinès : Je me souviens avoir écrit mes premiers poèmes vers 10 ans, à l'école primaire. Je faisais des rimes, c'était une horreur...

Mais je me souviens d'un séjour au Cameroun avec ma famille,(alors que nous vivions au Tchad), pendant des vacances de Noël, nous avons visité Rhumsiki, un lieu extraordinaire. Ces quelques jours m'ont profondément marquée et je me souviens avoir eu envie d'écrire ce que je voyais, la piste en latérite, la jeune camerounaise adossée à son mur en pisé, cette lumière qu'il y avait ! Le veau enfermé et engraissé dans l'obscurité totale durant quatre ans, ça m'avait beaucoup impressionnée. Je ne crois pas l'avoir écrit mais je l'écrivais dans ma tête, pour moi, ça a été la naissance de ma littérature !
Ensuite c'est le sentiment de solitude lorsque je suis arrivée en France qui m'a fait écrire, une souffrance adolescente.


N.C :  Tu es née au Vietnam, tu as grandi en Océanie et en Afrique...Peux-tu nous dire ce que tu retiens de ces années ? Peut-être des images, des odeurs, des personnes, de la musique…

C. D. E : C'est une question trop vaste ! Peut-être cette chronique à paraître bientôt aux éditions Henry :
Wellington :
Une couverture rouge et bleue.
Une branche de fleurs dans un vase rond.
Une odeur de pain grillé.
Cannes :
Passer la nuit sous le lit, première cabane
aux parois de paréos (un rêve d’île, déjà ).
Les indiens bien alignés tout du long, prêts à l’assaut.
Cette fois-ci c’est moi qui prends Géronimo !
(t’entends, mon frère ?!)
Port-Gentil :
Le sable comme une farine brûlante
et le varan dans le jardin.
Des petits poissons dans les trous des rochers.
Véga la bleue et Donovan…
Libreville :
Les embruns de sel, chauds et humides
qui font boucler les cheveux,
les noctiluques ******
Et mon premier chagrin d’à mort.
N’Djamena :
Mon meilleur souvenir du Tchad, c’est le Cameroun.
(ben oui…)
Mais le sourire d’ Awa…
Porto- Vecchio :
L’ Amitié coup de foudre avec un énorme A
( plus grand, y a pas ).
Et les guitares qui vont avec.
Brazzaville :
Les premières nuits blanches et les aurores
au bord du fleuve. ******
Neil Young et la saison des pluies…
Nice :
La première impression qui dura longtemps c’est :
qu’est-ce que je fous là ?
Et puis mon premier chagrin d’amour
mais des amitiés qui ne s’éparpillent pas,
pour une fois ( l’avantage de resserrer
la planète autour de soi).
La Tour sur Tinée :
Un jardin quelque part au monde, riche
d’une mémoire tranquille…
Ishtar, l’étoile du berger.
Niamey :
Une lumière Tchad.
Aliou, Solange, Soum…
et puis l’enfant et son métier de la rue :
J’ai gardé ta voiture, patron. Même la poussière,
elle l’a pas touchée !
La maison bleue :
Comment veux-tu faire court ?
Bon d’accord : des nénuphars.
J’aurais bien une liste de noms mais même ça,
c’est une liste à rallonge.
Un rapide calcul mental, ça fait au moins
plus que tout…
Ici maintenant :
Mine de rien, ici c’est ailleurs
et maintenant c’est surtout demain…

 

N.C :  J’aimerais que tu me parles des poètes qui t’ont le plus transformée.

C.D.E : Il y a énormément d'auteurs que j'aime ! Daniel boulanger, Frédérique De Carvalho, Antoine Emaz, Joëlle Pétillot, Isabelle Alentour... J'en oublie forcément !
Mais en fait, j'ai découvert assez tard la poésie, j'ai aimé Rimbaud et Baudelaire, j'ai apprécié les découvrir à l'école, mais mes coups de coeur portent sur les auteurs contemporains que j'ai cités plus haut.

N.C :  La première fois que j’ai lu ta poésie, elle m’a profondément bouleversée. Ta sensibilité, tes émotions submergent le poème. Les métaphores peuvent être douces comme des caresses mais aussi percutantes et incisives. L’humour aussi est souvent présent… Peux-tu nous parler Colette de ton processus créatif ? Qu’est-ce qui te pousse à écrire ? Attends-tu d’avoir de l’inspiration et où la puises-tu ?


C.D.E : Ne pas écrire est une souffrance et ça m'arrive souvent...
Ce poème résumerait assez bien mon processus créatif :

Je pense
un instant vécu
Je l’écris

Je pense l’instant écrit
c’est un autre vécu
Je l’écris aussi
Une histoire enchâssée dans l’histoire
Un arbre ramifié
Poèmier


N.C :  Est-ce que pour toi, écrire de la poésie serait aussi une quête d’amour ?

C.D.E : Je ne comprends pas bien la question... ?
J'écris en pensant à ceux qui me sont chers, certainement. Tout un recueil leur est consacré, Feux de Friche aux éditions Tipaza. Ce sont des poèmes d'amitié, si l'amitié est une forme d'amour alors oui,
je ne sais pas si j'ai bien répondu à la question ? 


N.C :  Enfin c’est ma dernière question. Quelle serait ta définition de la poésie ? Tu peux me répondre par un poème si tu le désires.

C.D.E : Pour moi, la poésie est un instantané d'un ressenti, une émotion (devant un paysage ou un évènement), un ressenti écrit avec un travail de la langue qui magnifie ce ressenti, même si (surtout si) celui-ci est douloureux. 
Une manière de rendre vivable ce qui m'arrive. Un exutoire ?
La poésie écrite "pour faire joli" me laisse froide. Il faut qu'il y ait une émotion, un sentiment, qu'elle fasse écho à quelque chose de vécu. 


Poèmes


1)

On peut toujours croirêver 
que l'on vit au bord de l'océan
avec ces rouleaux de vent
fracassés sur les murs
Même le feu dans l'âtre
chuchante des rivages
où vient mourir la mer


2)


Cases de paille cousue 
à l’étoffe des arbres 
Ici le vent, encore 
sa voix de conque 
entre les arcs d’iroko 
et le silence déflagrant 
du passeport annulé de Tjibaou

3)
 
Racines tenaces que les veines charrient
en déchirer la résille
un soi filé
Emotter la glaise des mots tellement pétris
éclater sur les murs le moule usé
des paroles aux vers dépolis
Charivari d’écrits
clones cursifs
Faire encre d’un désert
aux origines blanchies comme des os
plus apatride encore
Exhumer ce qui n’est pas
Je connais le rythme patient des dabas
le geste qui défriche
le travail de sape
C’est difficile
 
 4) 

Une page de sirocco cette nuit s’est ouverte
un souffle à peine plus appuyé que le silence
un gouffre de sud dans la brèche
Je n’invente rien
ocre, la neige au matin
C’est comme ça que les mots suspendent à la mémoire
des chapardes d’images
des horizons noyés
des tempêtes éteintes
La mer bat dans les tempes
un ressac de nuits et de jours et de nuits
Lorsque le ciel arbore un soleil amarré à l’encre des orages
je ne sais plus alors à quel monde appartient
l’aube ainsi convoquée  
 
(Ce sont des poèmes à paraître en 2026 aux Editions L'ail des ours dans un recueil intitulé Il y a du sable dans le vent




Bibliographie


L'Or saisons (Editions Tipaza, mai 2018), avec des peintures de Philippe Croq)

Matrie (épuisé) (Editions Henry, septembre 2018)

Feux de friche (Tipaza mai 2022) avec des peintures de Catherine Monmarson

La mesure des murs (éditions L’ail des ours juin 2022, prix Quai en poésie 2023) avec des peintures de Ghyl.

Quand c'était où c'était comment ? (Editions Henry dans la collection La vie comme elle va, Novembre 20

 

Photo de Philippe Fréchet 




 


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