par Nadège Cheref
Pierre Ech-Ardour
J’avais déjà entendu parler de Pierre Ech-Ardour qui participe régulièrement à des lectures de poésie. Mais je l’ai entendu pour la première fois le 14 février dernier à la Médiathèque François Mittérand à Sète. Pour cette lecture de poèmes tirés de son dernier recueil Vespérales élégies, Pierre Ech-Ardour était accompagné par Pascale Goëta et le guitariste de talent Mourad Mancer. Ce fut un très beau moment, bercé par des mots d’une grande sensualité, d’images enivrantes, d’une musique divine et de deux voix qui dansaient en harmonie. Je le remercie chaleureusement d’avoir accepté de participer à l’aventure de Lichen.
Photo : Jeanne Davy
Présentation (rédigée par le poète)
Pierre Ech-Ardour réside à Sète.
En son rapport intime aux lettres, sa poésie, « tours de mots » où interfèrent extrinsèques lumières et clartés profondes, incarne la parole d’une utopie propice à l’approche des sources du monde.
Sa poésie traduit ce battement, cette trame discrète où s’orfèvre le poème ; chaque mot porte le déplis d’une pensée poussée à l’orbe des confins. L’écriture, jouant de sa lumière et de sa contre lumière, laisse doucement à l’entente la palpitation du froissement et du défroissement des mots, conservant perpétuels leur vastité et leur respir.
Ce sont dans ces amples et discrètes variations que la parole trouve son surgissement de visage, cette force particulière d’être elle-même l’envol de ce qui d’un coup se dévoile à la vue et à la pensée et aussitôt se dérobe, insoluble. Et si se laisse saisir par la peau que donne la traverse des langues, des souffles terrestres, des sensualités et des mémoires d’une certaine intimité, sa poésie est une voix portée, une entière adresse à l’humain et à son tremblement d’infinité.
Il a publié une quinzaine de recueils de poésie et a obtenu en 2018 le Premier Prix de Poésie décerné par l’Académie des Jeux Floraux à Toulouse.
Entretien
Lichen : Cher Pierre, je te suis reconnaissante d’avoir eu la gentillesse d’avoir accepté de participer à l’aventure de Lichen. À quel moment as-tu su que la poésie tiendrait une place si importante dans ta vie et que t’apporte-t-elle ?
Pierre Ech-Ardour : La poésie gîte en moi depuis le jeune âge. Mes premiers poèmes furent écrits dans ma dixième année. La poésie m’apparaît importante dès lors qu’elle suscite et m’offre spirituel un espace et la mise en exergue d’un archétype fondamental apte à donner corps et voix à la Vie, à l’inaliénable altérité. L’appel des mots auquel je réponds, engendre une relation au monde qui me dépasse bien souvent. Les mots accèdent à l’existence et sont cette brute matière qui, par leur charge poétique, traduisent par la multiplicité de leurs sens comment affronter le silence pour qu’advienne avec une chance assumée l’origine de la parole. La poésie m’est une renaissance en le miroir intérieur de mes interrogations. Elle m’élit poète d’humilité et me bâtit par son intime dynamique du langage.
L : Tu écris une poésie d’une grande sensualité qui irradie par sa sincérité et sa singularité et j’ai remarqué que les mots « exil » et « errance » apparaissaient souvent dans tes poèmes…Que représentent-ils pour toi ?
P.E.A : Par ma culture aux séfarades accents levantins, Vie, Lumière, ciel, lettres, mots, Livre, visage, souffle, exode, désert, fissure, sont de rémanents ancrages qui façonnent mon expression poétique. Ils s’inscrivent dans le sensible et dans les lieux, dans la matérialité de la langue comme le soulignait Annie Pibarot dans la postface du recueil « Au bras du Ciel ». Ces ancrages traduisent le noyaux dur de leur sens concret jusqu’à la métaphore du vide. Leur donner les plus amples dimensions possibles m’incombe pour qu’à la lecture chacun libère d’insondables ouvertures. Je vis en un monde désancré, dans un exil témoignant l’absence du Créateur. Mes mots empruntent depuis le sein du silence une succession de portes ouvrant espaces et passages de ma demeure menacée. Sourd en moi ce secret dialogue entre écriture et respiration pour tendre au plus près de la langue, au seuil même du néant.
L : Tu as récemment séjourné en Israël où tu as revu quelques amis poètes. Y a-t-il des poètes israéliens que tu affectionnes particulièrement et pourrais-tu nous parler un peu de leur univers ?
P.E.A : Je reviens en effet d’Israël que les atrocités terroristes du 7 octobre 2023 ont plongé dans la sidération et maintiennent toujours dans l’effroi. Revoir mes amis poètes israéliens m’importait pour leur apporter mon inconditionnel soutien. J’ai eu la chance d’assister à la biennale de poésie à Tel Aviv lors de laquelle mon ami Ronny Someck a fait preuve du talent qui le caractérise. Ronny se déclare être soldat dans l’armée de Rimbaud, un oiseau dans le ciel de Prévert, un cowboy de la poésie. S’il salue René Char, il déclare communiquer par l’écriture avec Max Jacob. Je vous invite à découvrir la poésie de Ronny Someck traduite en français par Michel Eckhard Elial aux Editions Levant. J’aime à cheminer tout au long des poèmes de Haïm Nahman Bialik, de Yehuda Amichaï, de Dahlia Ravikovitch, de Tsvia Litevski et de tant d’autres....
L : La dernière fois tu m’évoquais l’importance de l’oralité dans la poésie. Pourquoi d’après toi un poème doit être avant tout dit à haute voix ?
P.E.A : Le poème est un chant, d’ailleurs ne dit-on pas en hébreu שיר (chiyr) pour nommer poème et chant ? Est-ce qu’un chant puisse ne pas être oral ? Mes poèmes sont des partitions de mots. Chaque lecture est une interprétation de poèmes, une appropriation même des mots par lectrices et lecteurs. Il est à mon avis important de rendre à chaque mot son souffle par l’intonation de la voix pour libérer les signifiés.
L : Que dirais-tu à une personne qui prétendrait ne pas aimer la poésie et la trouver ennuyeuse, pour qu’elle s’y intéresse ?
P.E.A : Il m’est possible de comprendre la défection que connaît la poésie auprès d’un vaste public tant son apprentissage est délaissé par l’Education Nationale, tant les réseaux sociaux la briment et tant sa désuète présence en librairies la rend si peu accessible. Il faudrait donc la primer surtout sans élitisme pour l’offrir en partage dès les plus jeunes classes élémentaires et tout au long des cursus scolaires en collèges, lycées et universités. Je compare souvent l’approche de la poésie à celle de l’art plastique, tantôt pouvant être close pour certains et sublime pour d’autres.
L : Enfin, quelle serait ta définition de la poésie ? Tu peux y répondre par un poème si tu le désires...
P.E.A : La poésie est indéfinissable au sens où elle est un genre complexe que des débats fiévreux ne sont jamais parvenus à concilier quant aux style, fond et thématique. La poésie à mon sens est une création langagière, symbole de la plus absolue liberté. Elle incarne la libre intimité d’une esthétique. Sans être une réponse, voici le poème de la page 28, extrait du recueil Vespérales élégies publié aux éditions Levant en janvier 2024 :
Erre dans ta lisible lumière
Inapparente la terre de mes mots
Cueillis nus en mon amour
S’ouvre ragréée la nuit
à l’obscure poussière
de souterraines étoiles
Du buisson où fugue
azuré l’incendie
survole ton souffle
la sente du Cantique
Dans le sillage d’âge
vertueuse l’errance
guide nos corps-esprits
Aux fruits d’hiver
de nos créées aurores
innomé l’inattendu
recèle un entrelacs
Filantes deux étoiles
prodiguent intimes
leur langue d’amour,
fuse vers la matrice
éthéré leur levain
De l’irisé chatoiement
sur ta ravivée bouche
cisèlent mes mots ta grâce
Poèmes de Pierre Ech-Ardour
1)
ג
GUIMEL
Grâce et abondance offertes
Un pied en avant tu rejoins le démuni
Intime fortune à léguer
Mû depuis la maison en vaisseau du désert
Effile l’eau l’air la terre et le feu !
Libre berger te revêtirais-tu de lumière ?
ל
LAMED
Lettre élevée aspirant la découverte au monde
Aiguillon d’Amour aux bras ouverts
Méditer se hisser avec les ailes de lumière
Et percevoir en le silence de soi la limpidité
Dévoilée de la splendeur des écrits et desseins
Poèmes extraits du recueil L’Arbre des Lettres publié aux éditions Levant en janvier 2018 ; première de couverture : calligraphies de Saïd Sayagh.
2)
43 - ٤٣ - XLIII - μγʹ - ۴۳ – מג
Poème extrait du recueil Au bras du ciel publié aux éditions de l’Aigrette en mars 2020 ; première de couverture : « Solitaire » d’Anne Slacik, 2013.
3)
Abishag des nuits d’errement,
Éclot en ton jardin la grenade
Dans le ciel de ton visage,
Loue mon poème tes lèvres.
Après l’enivrement nué de silence
Effleure fleurée l’aube de nard
Le val de galbes d’ambré buisson.
D’ombre vers l’ange de nues,
Pétrie pressent ta bouche du soir
La caresse des vagues exhalées et
Les sombres azurs de visages oubliés.
Et pourtant glissée sous le drap
En l’effroi d’une provisoire nuit,
Chatoie amène ta voix les étoiles
Poème extrait du recueil Cantique publié chez Ségust éditions en janvier 2021 ; première de couverture et intérieurs : peintures de Giraud Cauchy.
4)
Du clair-obscur noyé, enclot la vallée du rocher la lumière où échouent éventées les évidences. Émane du rien caché l’à-propos de ta spirituelle présence. Par quelque mystère, si croule disloqué le monde, soufflerait sur ses ruines d’isolement l’espérance d’émérite recommencement.
Reflètent en tes yeux-firmament
originelle la nudité des sables
du souvenir l’éther d’affranchis destinées
Issus de languides étoiles en buisson
baignent dans le nimbe d’aurore nos visages
alanguis aux cimes de l’arôme du zénith
À ton bras étreintes au chant de tes sylves
floconnent sur ta tempe avides mes étoiles
fleurit à nos lèvres l’iris de volupté
En contre-jour de vignes assoupies
accortes maraudent tes mains le grain
de mon poème voué à ton ventre élu
Poème extrait du recueil épiStellaires, publié aux éditions Phloème en juin 2023 ; première de couverture : encre de Jean-Marc Bernier.
Bibliographie
* Réparations, titre sommatif de deux livrets :
…ailleurs, nulle part … et lumineuse opacité ; peintures de Nissrine Seffar. Éditions Flam, 2016
* L’Arbre des Lettres, éditions Levant, 2018, composé de deux abécédaires :
L’Arbre des Lettres en chemin et L’Arbre des Lettres d’Exode avec des calligraphies de Saïd Sayagh.
* Lagune – archipel de Thau (édition bilingue français-occitan), Institut d’Estudis Occitans (IEO) de Lengadòc, 2018 ; encres d’Alain Campos. Premier prix de Poésie 2018, décerné par les Gourmets de Lettres sous l’égide de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse.
* Au bras du Ciel, éditions de l’Aigrette, 2020 ; première de couverture : « Solitaire » d’Anne Slacik.
* Cantique, Ségust éditions, 2021 ; œuvres de Chantal Giraud Cauchy.
* Migre déraciné un temps, éditions Levant, 2021 ; première de couverture : « Vague à l’âme. Lueur de vie » d’Étienne Schwarcz.
* Il fut soir il fut matin (édition bilingue français-occitan) – IEO d’Erau, 2021 ; encres de Chantal Giraud Cauchy.
* Subodorées prémices, éditions de l’Aigrette, 2021 ; première de couverture : « Figurations-6-Cézanne-(le pressenti commencement à la couleur du sang de filiation) » de Anne Slacik.
* Enceinte d’infinitude délivre la lumière le silence, Société des Poètes français, 2022. Première couverture : Détail de peinture d’Iris Terdjiman « ASKIP, François recevant les stigmates, d’après Giotto ».
* Entrelacs (un poème à deux mains avec Iazel Vallorca), Jean-Claude Taïeb éditions, 2022 ; première de couverture : « Dreaming » de Hadassa Wollman.
* En l’empan de nos souffles (une poésie à deux mains avec Año Ranza), 2023 ; première de couverture : « Hypérion » de Laurent Eulry.
* épiStellaires, éditions Phloème, 2023 ; encre de Jean-Marc Barnier.
* Vespérales élégies (trilogie, tome I), éditions Levant, 2024 ; première de couverture et en intérieur : trois « Pigments outrebleu et blanc relief » de Chantal Giraud Cauchy.
* En suspens d’un entrelacs de minuits (édition bilingue français-occitan)
Editions Tròba Vox, mars 2024 ; en première de couverture « Dessin, collage et rehauts de crayon » de Robert Lobet.
* Livre pauvre, 2019, 2020.
* Livre d’artiste, 2021, avec Chantal Giraud Cauchy
* Si je t’oublie Jérusalem (livre d’artiste avec André Jolivet), éditions Soltije Ltd, 2021.
* L’Ukraine dans nos cœurs. Anthologie (un poème p. 76), éditions Unicité, 2023.
Revue Sémaphore n° 8 – novembre 2020.
Revue Septième Sens n° 1 – Printemps 2021.
Revue Le Bout des Bordes n° 15 – juillet 2021.
Revue Septième Sens n° 2 – Printemps 2022.
Photo Pascale Goëta
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