Caroline Cranskens


(la machine)  

Je n’ai aucune idée de ce que je suis en train de faire. Techniquement j’enregistre les sons de la route sur ma machine numérique. Le Pr Sieg dicte « light on » cloué sur le plancher parce qu’il décolle ou presque. C’est un foutu tempo, tout le monde est partant, et Miss Naz s’abandonne, cœur collé aux enceintes et sourire à la gouache, au son rough du poème.
On est prêt. On y va. Dans la malle, mille coupures serrées de près par des feuilles noires de chiffres et quelques signes nomades. Dans un sens la poussière. « C’est l’histoire d’un gars sur le pont tout à l’heure. » Ça sort d’une poche comme une partition des sables.
« On n’en sort pas de ce satané désert ! » lance Frank W, l'œil tout cramé, des épines dans le crâne, boum boum, pour un temps elles le lâchent, bang, elles remettent ça. C’est au vent. À l’est les sirènes. À l’ouest je ne vois rien que la tignasse jaune du Sieg. Et puis devant, la ligne. J’ai le micro d’argent tendu vers le ciel.
« Le métal est pas loin ! » crache Frank par la fenêtre. Je récupère sa voix alors que la nuit tombe. Les souvenirs se bousculent, de lui sur la vitre, son reflet dans la nuit et sur le pont un gars. C’est le Sieg, il y était, il en a vu des flashs sortir des eaux usées. Je pense à la fille Old Syrup. Elle remettait les fragments dans l’ordre quand on est parti, toute l’histoire, elle était presque à la fin du dernier chapitre. Elle est restée là-bas, dans sa piaule sous les toits, ça sentait la coriandre et le vieux chagrin qui couvre les livres.
On fonce maintenant. On n’a plus que ça en tête. La structure suspendue qui va relier les mondes, 2277 mètres au moins au-dessus du fleuve. On enlèvera leurs couvertures aux mythes et on verra bien, il y en aura d’autres, on ne les attendra pas, ils pointeront dans l’acier comme des fleurs rallumées. Ce sera in extremis. Si je ne dors pas, je les capterai avec la machine. Je sais que le Sieg n’en perdra pas une miette. Il n’a jamais sommeil. Il nous réveillera en nous glissant deux trois mots à l’oreille dont on ne se souvient pas.



Vidéaste née en 1979, Caroline Cranskens est l’auteure de deux recueils poétiques parus aux éditions Les Venterniers : Devant la machine (2013) et Gypsy blues (2014), et du recueil Le Trou derrière la tête (éditions À Verse,2017). Elle a aussi publié dans les revues Arcane 18BorborygmesÀ verse ou Verso.Elle a signé avec Élodie Claeys les films Ederlezi, le retour du printemps (Les Venterniers, 2016) et Arabat en 2019, produit par les éditions Isabelle Sauvage. Présente dans les n° 5, 6 et 8 de Lichen.

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